Par Olivier Evrard
En immersion dans une école de formation en travail social, je vous propose un partage d’expérience, la découverte de la pédagogie sociale et de sa mise en acte au quotidien par l’équipe pédagogique de l’École Nelson Mandela de l’Afertes.
C’était une école maternelle, avec ses longs couloirs qui distribuent des salles de classes vitrées de part et d’autres, laissant traverser la lumière et offrant une vue dégagée sur son quartier.
C’est, depuis 2011, une école en travail social, l’école Nelson Mandela. Elle forme des éducateurs spécialisés et des moniteurs-éducateurs dans le quartier dit de « La République », à Avion (62).
Je suis éducateur spécialisé et engagé dans un Master en Sciences de l’éducation avec l’envie de devenir formateur en travail social. Le stage de M2 est donc l’opportunité de m’essayer au métier.
Après contact et prise de rendez-vous, je rencontre les deux formateurs de l’école Nelson Mandela, au sein de leur bureau.
L’entretien débute, nous nous présentons.
Rapidement je me retrouve avec une tour informatique sur les bras. Nous sommes trois et enchaînons les allers retours entre le bureau et l’entrée de l’école, chargés d’ordinateurs. L’entretien continue, je présente mon projet de stage en lien avec mon projet professionnel, les formateurs me présentent l’école Nelson Mandela, le projet pédagogique.
Toujours chargé d’ordinateurs sur les bras, je comprends que l’école abrite une association qui rassemble des habitants du quartier, les formateurs et les étudiants, des élus de la commune. Cette association, « Les amis de Mandela », vient de récupérer un parc informatique réformé par une administration publique ; une centaine d’ordinateurs au total. Les ordinateurs sont reformatés et redistribués en parfait état de fonctionnement, aux habitants du quartier, aux établissements médico-sociaux fréquentés par les étudiants. Une manière pragmatique de lutter contre la fracture numérique.
L’entretien se termine par un café, mon stage débute la semaine suivante. Je viens de découvrir le tiers-lieu Mandela.
Ici, les formateurs et les étudiants se tutoient. Les formateurs ne cherchent pas la bonne distance avec les étudiants mais instaurent une relation de juste proximité. Les étudiants sont considérés comme des professionnels de l’éducation spécialisé dès leur entrée en formation ; ils se comportent comme tels. C’est un apparent détail, mais celui-ci a pris toute son importance lorsqu’il a fallu maintenir le lien avec chacun d’entre eux pendant les longues semaines de confinement.
Les jours passent et j’observe les choix pédagogiques de mes collègues formateurs. La professionnalisation des étudiants est organisée pour qu’ils puissent travailler au plus près des enfants, des familles, dans leur espace de vie, non loin des établissements et institutions qui régissent leur vie professionnelle. De cette manière, les étudiants peuvent ressentir les attentes, les besoins, les aspirations de l’autre et mesurer concrètement les enjeux du travail en partenariat et en réseau.
Une pédagogie adaptée au territoire
Les séquences pédagogiques ont les deux pieds dans le réel. Ici et maintenant. Ainsi, concrètement, les étudiants de deuxième année élaborent des diagnostics de territoire en lien direct avec la communauté d’agglomération. Les conclusions produites par les étudiants ont une valeur pédagogique évidente et de surcroît, elles ont un intérêt réel pour la communauté d’agglomération en termes de compréhension et de connaissance des territoires diagnostiqués. Ces séquences pédagogiques sont accompagnées par les formateurs, afin de permettre aux étudiants de découvrir par eux-mêmes les enjeux institutionnels en toute sérénité.
En outre, le travail en réseau des formateurs permet aux étudiants de participer au PRE (Programme de Réussite Éducative) d’une commune voisine. Recrutés par une collectivité, les étudiants proposent des actions de tutorat scolaire pour des enfants « décrocheurs ». A ce titre, ils se voient rémunérés à hauteur de leur participation dans le dispositif, tout en engrangeant de l’expérience. Le projet pédagogique de l’école est soucieux de la précarité du statut d’étudiant : « Nous portons ainsi une attention particulière à la solidarité, en lien avec le statut précaire des étudiants (…) ».
L’école Nelson Mandela est un espace de ressources, pour les étudiants. Un lieu de formation propice à développer leur pouvoir d’agir, cette capacité à mener à bien un changement souhaité et défini par eux-mêmes. Cette vision est déclinée dans le projet pédagogique de l’école : « nous accueillons des adultes sortant du lycée ou avec une faible expérience de formation supérieure. La plupart d’entre eux n’a que peu, voire aucune expérience dans l’éducation spécialisée. Par notre projet commun, nous encourageons davantage la production de savoirs autour de leur parcours en identifiant des compétences et en favorisant l’accès à une meilleure connaissance d’eux-mêmes, une ouverture culturelle, en encourageant leur curiosité intellectuelle au service de la formation dans laquelle ils s’engagent ».
Le bureau des formateurs, tiers lieu créateur de lien social
Au moment où j’écris ces lignes dans le bureau, je suis interrompu par l’entrée d’une dame et de son fils. Ils sont accueillis par Tony. Ils viennent chercher un ordinateur. Madame explique la difficulté matérielle de répondre aux besoins en équipement numérique pour ses enfants. Cet ordinateur récupéré est une aubaine et lui évitera probablement des choix cornéliens de fin du mois.
J’allais oublier de vous présenter Tony. Il bénéficie d’un emploi aidé au sein de l’école, il est également adhérent des « Amis de Mandela ». Il participe activement à mettre en œuvre le projet pédagogique. Il est un lien fort entre l’école et les habitants du quartier. Il anime la vie du centre de formation, en aménageant la cour extérieure de carrés potagers par exemple, où chacun peut s’essayer à la culture de fruits et légumes. C’est aussi lui qui invite les écoles maternelles voisines à jardiner ou qui distribue des bonbons aux enfants déguisés pour éviter les sorts !
Ce bureau est à la fois un espace de convivialité, de ressources et de travail pour les étudiants, un siège social (et un lieu de stockage d’ordinateurs) pour l’association « Les amis de Mandela ». Bref, un tiers lieu créateur de lien social, facteur d’émancipation et source d’initiatives collectives. « En somme, l’école Nelson Mandela veut professionnaliser les étudiants, dans la continuité des référentiels liés aux compétences en empruntant des voies pédagogiques empruntes de participation, d’ouverture et de créativité à la fois avec et pour les futurs et actuels travailleurs sociaux, acteurs et personnes accompagnées ».
Il n’y a maintenant plus de doutes, les formateurs de l’école Nelson Mandela, en s’appuyant sur un projet pédagogique solide, mettent en œuvre, au quotidien, la pédagogie sociale. La pédagogie sociale, comme le précise Laurent Ott, « (…) permet de créer, tisser ou recréer des relations sociales de proximité qui font tellement défaut actuellement ; elle permet également de construire un sens positif à la collectivité qui est vue à travers ces pratiques comme source de pouvoir et non pas comme source de contraintes »1. (2009). C’est le sens de la pédagogie développée ici : « (…) grâce à l’articulation entre expériences vécues, in vivo et in situ, en collaboration avec la communauté local et les publics qui vivent sur cet espace social, le futur intervenant social acquiert un socle de compétences professionnelles qu’il mettra au service de la transformation sociale et de la désinstitutionalisation du secteur social. »2 (Dugué, Lalande, Ott, 2018).
C’est dans ce contexte de formation que j’appréhende avec envie et enthousiasme la suite de mon stage. Alternant, construction de mon mémoire et interventions pédagogiques à destination des étudiants, c’est ma propre professionnalisation qui se dessine avec en toile de fond cette citation de Nelson Mandela : « L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde ».
Références bibliographique / Sources :
1 Ott L., Pédagogie Freinet et pédagogie sociale. Journal du droit des jeunes, 282, (p.26-27), 2009
2 Dugué P., Lalande P., Ott L., Une formation dans et hors les murs. Actualités sociales hebdomadaires, n°3046. 2/02/2018. (p.32-33), 2018
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